jeudi 21 mars 2013

Où c’est qu’j’ai mis mon flingue ? Queer en tant qu’arme sournoise

Afin de présenter aux abonnés de ce blogue le concept des Ateliers cinéma-philosophie de la faculté de philosophie de l'Université Laval, et en particulier la thématique « Un hiver queer », Olivier Ducharme a accepté de nous livrer le texte suivant :

Dans son manifeste de 1990 Queers Read This. I Hate Straight, Queer Nation explique pour quelle raison le terme « queer » est privilégié au détriment de « gay » : « Bien, oui, « gay » est super. Mais beaucoup de lesbiennes et de gays se réveillent le matin et se sentent en colère et dégoutés, non pas gays. Ainsi, nous avons choisi de nous appeler nous-mêmes queer. Utiliser « queer » est un moyen pour nous rappeler de quelle manière nous sommes perçus par le reste du monde. C’est une façon de nous dire que nous n’avons pas à être des personnes charmantes et pleines d’esprit qui vivent leur vie discrètement et de manière marginale dans un monde straight. […] Oui, QUEER peut être un mot brutal mais il est également une arme sournoise et ironique que nous pouvons prendre des mains des homophobes et nous en servir contre eux. » La décision d’utiliser « queer » pour décrire la réalité LGBT a tout d’une stratégie pour discréditer les jugements portés contre cette manière de vivre. En se proclamant elle-même « queer », c’est-à-dire « étrange », « bizarre », « excentrique », Queer Nation se réapproprie l’insulte et en fait une part essentielle de leur identité : nous sommes « étranges », nous ne vivons pas comme tout le monde et nous sommes fiers de cela ! Mais la stratégie employée par Queer Nation est plus subtile que le simple renversement de la signification de « queer » ; en se réappropriant ce terme, Queer Nation ne cherche pas à effacer la signification péjorative de ce terme, elle cherche plutôt à conserver la signification péjorative, mais tout en attribuant à cette signification un caractère positif. Être queer, c’est toujours se rappeler que nous sommes différents des autres, mais que cette différence n’est pas la marque de notre honte ou de notre dégoût de soi. Être queer et se dire queer, c’est ne plus s’identifier au stigma de la honte, mais ce n’est pas également oublier que nous sommes différents. Cette réutilisation du terme « queer » est ainsi une arme sournoise, car elle joue sur deux tableaux à la fois : tout d’abord, elle nous rappelle la place qu’occupe la personne queer dans la société actuelle, et deuxièmement, elle attribue à cette position marginale un caractère positif.
Cette manière d’être queer a des conséquences importantes sur la manière de vivre des personnes queers. En conservant la trace du stigma, les personnes queers ne cherchent pas à s’assimiler à la société hétéronormative. Être queer, c’est vivre dans la différence, vivre à l’opposé des normes offertes par la société straight. En cherchant à conserver la différence, les personnes queers mettent en question la validité de la naturalité de la société straight ; il s’agit de mettre en doute les institutions qui sont à la base de la vie straight : le mariage, la reproduction, la famille traditionnelle, la filiation, la place de l’homme et de la femme dans le couple, etc. Cette mise en question des principales institutions de la société straight (ou société hétéronormative) a comme objectif d’ouvrir un plus grand champ de possibilités quant aux relations interpersonnelles qui sont à la base de la communauté dans laquelle nous existons. Comme l’écrit Judith Halberstam dans son dernier ouvrage publié l’automne dernier : « Le but ici, doit être de reconnaître la variété dans laquelle chaque ménage (« famille ») peut exister - la diversité des relations domestiques, l’ingéniosité des connections humaines, et non pas le seul choix quant à la forme de relation possible (mariage, couple) au détriment de toutes les autres. » (Judith Halberstam, Gaga Feminism. Sex, Gender, and the End of Normal, Boston, Beacon Press, 2012, p. 111.)
Les Ateliers Cinéma et Philosophie ont permis jusqu’ici de montrer une série de personnages qui, par leurs gestes ou leur identité, remettent en question la « normalité » de nos relations interpersonnelles. Les films les plus marquants projetés jusqu’à maintenant dans le cadre de ces Ateliers, c’est-à-dire les films qui représentent avec force toute la portée perverse du queer, sont sans contredit My Own Private Idaho (1991) de Gus Van Sant et le subtil Far From Heaven (2002) de Todd Haynes. Ces deux films mettent en scène des personnages dont l’existence ne cadre pas avec le contexte social dans lequel ils vivent. Le personnage de Julianne Moore dans Far From Heaven prend progressivement conscience que tout ce qui forme son milieu social - la famille, les activités mondaines, les classes sociales, etc. -, tout ce qui avait été perçu comme étant le chemin habituel à suivre pour atteindre le bonheur, tout ceci s’effondre pour laisser la place à une existence autre. Comme le montre à merveille Todd Haynes, ce qui fissure le milieu social décrit dans Far From Heaven est le désir sexuel, désir qui se dévoile au-delà de toute normalité ou de toute règle sociale. Cette apparition du désir sexuel permet de souligner la présence de certains désirs tabous : le désir homosexuel et le désir sexuel interracial. Par la description de ces deux désirs, Todd Haynes réussit à montrer de quelle manière la présence de ces désirs « pervers » ou « queers » viennent chambouler le bon fonctionnement du milieu social dans lequel ils apparaissent, mettant en question la naturalité du désir hétérosexuel-blanc-entre mari et femme.
Au fil des projections, les Ateliers ont également permis de mettre au jour la violence qui se retrouve très souvent au cœur de la vie queer. Que ce soit l’humiliation vécue par Laure/Michaël dans Tomboy, les actes pédophiles traumatisants dans Mysterious Skin, la tuerie dans Elephant, l’assassinat d’Harvey Milk dans Milk, la violence latente présente dans les trois histoires formant Poison, le racisme dans Far From Heaven, etc., tous ces actes de violence visent directement la vie des personnes qui ne vivent pas en suivant les règles de leur société. La présence de cette violence nous indique la difficulté de vivre au-delà de la normalité et la haine que cela peut produire dans le reste de la population.
Mais au-delà de cette violence, ce que les Ateliers ont également permis de souligner est la créativité propre à la vie queer. En vivant au-delà du cadre social habituellement admis, la personne queer se voit dans l’obligation d’inventer de nouvelles manières de vivre. Pensons ici à l’inventivité de Laure/Michaël dans Tomboy pour être en mesure de passer pour un garçon ; ou la nouvelle forme de funérailles à la toute fin de My Own Private Idaho, etc. Nous pouvons également lire cette créativité queer dans les formes cinématographiques qu’utilisent plusieurs des réalisateurs au programme des Ateliers. Le travail de Rose Troche dans Go Fish mérite ici d’être souligné, car il nous permet de comprendre de quelle manière la forme cinématographique, c’est-à-dire la manière de filmer, de cadrer, de monter le film, etc., est au cœur de notre propre compréhension et sensation du cinéma. L’atmosphère d’étrangeté que nous retrouvons dans Poison ou dans My Own Private Idaho est produite par le désir des réalisateurs de constamment déstabiliser le spectateur dans le but de lui faire vivre une autre expérience cinématographique. Plusieurs des films projetés jusqu’ici cherchent à transgresser l’expérience habituelle ou « normale » du spectateur devant un film ; c’est pourquoi, nous pouvons affirmer que nous regardons un cinéma queer.
David M. Halperin souligne que la créativité de la vie queer est « une stratégie pour être en mesure d’agir au sein d’une domination sociale. » (David M. Halperin, How To Be Gay, Cambridge, Harvard University Press, 2012, p. 203) Cette inventivité de la vie queer doit ainsi se comprendre en tant que stratégie permettant aux personnes queers de vivre tout en conservant leur différence. La créativité est ainsi une arme sournoise qui donne le pouvoir aux personnes queers non pas uniquement de s’adapter au milieu social dans lequel ils vivent, mais bien de remodeler ce milieu social pour permettre d’y inclure une plus grande diversité. En mettant de l’avant l’inventivité de la vie queer, nous sommes renvoyés à la stratégie propre à l’existence queer : se réapproprier les règles qui fondent la société hétéronormative et changer la signification de leur institution. Il s’agit, par exemple, de se réapproprier la forme du mariage tout en y incluant de nouvelles pratiques (mariage entre deux personnes du même genre, mariage entre deux personnes du même genre dans lequel aucun acte sexuel n’est pratiqué, mariage entre plus de deux personnes de genre identique ou différent, etc.). Mettre la créativité au cœur de la vie queer, c’est dire que la société dans laquelle nous vivons ne représente pas une forme éternelle ou naturelle dont les règles sont immuables, mais bien que nous sommes en mesure de changer de fond en comble ces règles pour permettre à plus de gens possible de vivre en toute liberté. Queer doit se comprendre en tant que champ de liberté pour l’expérimentation de nouvelles relations interpersonnelles ; queer doit se comprendre en tant que principe de différence dans lequel tous peuvent vivre sans se sentir rejetés ou honteux.
Mais faites gaffe ! J’ai mis la main sur mon flingue !

Rappelons que ces Ateliers cinéma-philosophie ont lieu tous les jeudi soir à 19h00 au local 4117 de la bibliothèque du pavillon Jean-Charles Bonenfant. Programmation et détails ici. 




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