dimanche 24 mars 2013

Le harcèlement en vertu du genre et de l’orientation sexuelle : alerte à l’incendie!

Par Anne-Sophie Ruest-Paquette
Tous droits réservés, 2013 ©

L’humanité est comme une bibliothèque universelle où chaque livre correspond à une personne. À la manière de l’humanité, la bibliothèque est subdivisée en sections, tandis que les livres, au même titre que les personnes, y sont catégorisés, puis classés. Il n’en demeure pas moins qu’un livre est un livre, tout comme un humain est un humain, peu importe sa forme, sa couverture et son contenu. Bien qu’il y ait des livres qui soient moins appréciés que d’autres, tous les livres ont une place sur les rayons de la bibliothèque. L’existence même de la bibliothèque (ou sa raison d’être), sa pertinence et sa richesse sont d’ailleurs conditionnelles à la diversité et donc à la complémentarité des œuvres qu’elle renferme. C’est pour quoi le respect de tous y est prisé à titre de bien commun.

Si l’on peut parler de respect, voire de réciprocité et de reconnaissance au sein de cette bibliothèque, c’est que la personne est aussi un auteur, un éditeur et un bibliothécaire. Ce rôle multiple lui permet d’interagir avec les autres et ainsi participer à la construction et à la classification des récits qu’ils relatent. Les personnes dont les valeurs et la conduite s’opposent à cette exigence de respect, de réciprocité et de reconnaissance participent certes à la déshumanisation de leurs prochains, de même qu’à l’établissement d’un climat social hostile, mais il ne faut pas pour autant les exclure de la « bibliothèque » humaine. J’y reviendrai prochainement.

Si la personne est comme un livre et que l’humanité est une bibliothèque, la matrice morale (ou le système des valeurs) détermine les normes de rédaction, de publication et d’organisation des livres dans une section donnée, et ce, compte tenu d’un idéal fixé concernant le bien, le bien-être et leur juste répartition. Cet idéal constitue une valeur dans la mesure où il attribue un sens à ce qu’il désigne par l’entremise d’un jugement en matière de désirabilité et traduit une volonté d’action conséquente, le tout à l’intersection des préférences individuelles et collectives. Ces préférences étant multiples, les valeurs et matrices morales le sont également, ce pour quoi les conflits de valeurs émergent. Par conséquent, des mesures ont été prises pour réduire l’incidence de ces conflits. En milieu professionnel, la matrice morale est définie dans des codes déontologiques. Au sein de sociétés démocratiques, on dépend désormais d’un système législatif qui a pour but d’uniformiser les idéaux du bien et du juste en imposant des sanctions à quiconque contrevient aux lois prescrites, celles-ci étant consignées sous la forme de chartes, codes, politiques et pratiques. Ce sont les agents de justice qui voient à la conception et à l’application des lois, lesquelles assurent la protection des droits et libertés de tous. En effet, la démocratie exige que tous les humains bénéficient des mêmes droits et libertés, peu importe la matrice morale des collectivités auxquelles ils s’identifient. On y compte, entre autres, les droits à la dignité, à l’égalité, à la sureté et à l’éducation. La tolérance ou l’ouverture à la diversité y est alors de mise. À l’échelle internationale, on se réfère à l’Organisation des Nations unies qui émet des recommandations afin de standardiser les droits reconnus au sein de la « bibliothèque » humaine. Dans ce contexte, l’éthique se dégage dès lors que l’on procède à l’analyse critique des normes; elle a pour fins l’évaluation et, au besoin, la transformation de ces normes.

Tenant pour acquis qu’un problème social est un incendie sur l’un des rayons, dans l’une des sections, sur l’un des étages ou dans toute la bibliothèque humaine, le service social équivaut à une caserne de pompières qui sont formées et encadrées dans le but de répondre aux signalements de feux, d’en évaluer la gravité, de les éteindre, puis de les prévenir. Puisque cette « caserne » épouse des valeurs humanitaires et démocratiques (ex. égalité, respect de la dignité humaine, empathie, responsabilité, justice sociale, etc.), elle admet que chaque humain est un humain, ce pour quoi ses « pompières » sont appelées à défendre les droits et libertés de tous et à lutter contre les injustices sociales. Étant sensibilisées à l’interdépendance entre les personnes et leur environnement social, elles ont appris que le bien-être de cet environnement est conditionnel au bien-être de chaque personne et vice versa et qu’elles ont le devoir d’intervenir auprès de toutes les personnes « brûlées » par la faute d’un problème social. Si elles accordent une attention particulière aux « livres enflammés », c’est pour prendre en charge la médiation entre ces derniers et leur environnement social, favorisant ainsi la cohésion et la solidarité sociales. Hélas, la matrice déontologique des organisations sociales ne peut, à elle seule, garantir l’engagement éthique des travailleuses sociales. Celles-ci sont donc priées d’adopter une démarche éthique afin d’éviter que leur matrice morale personnelle enfreigne à leur jugement professionnel. Qui plus est, des conflits de valeurs existent entre la matrice déontologique de ces organisations et la matrice morale néolibérale sociétale, si bien qu’il devient de plus en plus laborieux pour les travailleuses sociales d’exercer leur travail dans le respect des valeurs de leur profession.

Cette matrice sociétale s’infiltre aussi à l’École, laquelle correspond à une maison d’écriture et d’édition au sein de laquelle sont écrites, puis réécrites les copies brouillonnes que sont les élèves, le tout dans le but d’en faire des livres accomplis et conscients de leur valeur au sein de la bibliothèque humaine. À leur entrée dans cette maison, toutes ces copies ont le potentiel de bien ou mal finir. Puisque seuls les premiers chapitres de leur récit ont été amorcés, les élèves sont particulièrement vulnérables aux attitudes et comportements de leurs pairs et du personnel scolaire, c’est-à-dire des auteurs et éditeurs qui facilitent la rédaction et la publication de certains ouvrages (élèves), compliquent celle des autres et participent à la répartition inéquitable des livres (personnes) sur les rayons de la bibliothèque. Ces attitudes et comportements sont entre autres façonnés par la culture ou le climat scolaire, lequel délimite les « normes d’écriture et de publication », notamment par l’entremise des interactions sociales informelles (ou cursus caché) entre élèves, puis entre élèves et membres du personnel scolaire. En effet, l’École permet à chacun d’apprendre, par l’entremise du dialogue et de la communication, les savoirs requis pour être admis sur les « étagères » scolaires, professionnelles et culturelles les plus valorisées. Elle transmet plus exactement les valeurs et normes communautaires dominantes, contribuant à la perpétuation d’inégalités sociales, de sorte que les élèves ne bénéficient pas équitablement de leur scolarisation. Pourtant, la matrice morale qui sous-tend l’éducation et l’École, y compris les écoles québécoises et ontariennes, s’appuie sur la prémisse selon laquelle tous les enfants sont dignes des droits et libertés qui leur reviennent. D’après cette matrice, il importe d’initier tous les élèves aux valeurs de la personne et du respect mutuel afin qu’ils apprennent à cohabiter avec civisme. Il est conséquemment attendu que le personnel scolaire soit éveillé à la matrice morale humanitaire et démocratique de l’École, ce qui n’est pas toujours le cas compte tenu du relativisme moral propre à l’individualisme qui caractérise nos sociétés contemporaines.

La tolérance du harcèlement en vertu du genre et de l’orientation sexuelle permet d’exemplifier dans quelle mesure l’idéal que promeut la matrice morale scolaire n’est pas réalisé. Il me faut cependant, en un premier temps, clarifier le sens des notions pertinentes à cette problématique, en commençant par le sexe, le genre et l’orientation sexuelle.

Suivant la métaphore préalablement entamée, le sexe équivaut à la forme du livre, tandis que le genre concorde avec les stéréotypes prescrits pour sa couverture (ex. couverture bleue, épurée, puis rigide traditionnellement associée aux livres de forme mâle; couverture rose, décorée, puis souple traditionnellement réservée aux livres de forme femelle) ainsi que pour le style d’écriture et les lignes directrices de son récit (ex. récit fantastique ou technique composé de phrases simples, directes et prosaïques permis aux livres bleus = masculin; récit romantique ou pittoresque composé de phrases complexes, détournées et poétiques attendu des livres roses = féminin), le tout selon les préconceptions (ou préjugés) entretenues à l’égard de sa forme (sexe). À ce propos, la culture occidentale admet uniquement deux formes d’humains (la forme mâle et la forme femelle), dont l’une a historiquement été privilégiée (la forme mâle) en comparaison à l’autre (la forme femelle), ce qui réfère au sexisme. De leur côté, les identités sexuelles (femme, homme et l’éventail des possibilités qui se retrouve entre et au-delà de ces pôles) et identités sexuées ou de genre (l’expression du féminin, du masculin et de toute combinaison ou refus de ces pôles) désignent le degré de correspondance entre la forme, la couverture et le contenu du livre humain, tandis que l’orientation sexuelle renvoie aux passages dans lesquels le personnage principal du livre, soit son auteur, dévoile le ou les types de personnes qui l’attirent le plus compte tenu de leur forme, mais aussi de leur « couverture » et « contenu ».

Les contraintes socioculturelles en matière de sexe, de genre et d’orientation sexuelle sont, comme à l’École, transmises dans le cadre d’interactions sociales et par l’intermédiaire de la socialisation. J’y reviendrai. Entre temps, je propose d’examiner de plus près les modes de transmission que sont l’homophobie et l’hétérosexisme.

En conformité avec la métaphore des livres, l’homophobie comprend simultanément la peur et la haine qu’éprouvent certains auteurs, éditeurs et bibliothécaires à l’endroit des livres altersexuels, la réduction de ces derniers aux passages portant sur l’orientation sexuelle, voire aux quelques paragraphes ayant pour objet l’intimité partagée entre des personnes de même sexe, et l’acte d’incendier (par l’entremise d’attitudes et de comportements) les livres dont la couverture (genre) et des éléments du contenu (y compris tout référent au genre ainsi qu’à l’orientation sexuelle) contredisent les attentes socioculturelles associées à leur forme (sexe) et à l’organisation traditionnelle (à savoir patriarcale et hétérosexiste) des livres sur les rayons de la bibliothèque humaine. Les personnes de forme mâle sont plus vulnérables à ce type « d’incendie » que les personnes de forme femelle, surtout si leur récit de vie contient un passage au sujet de l’amour éprouvé envers une personne du même sexe, notamment en raison de ce qu’elles représentent au regard de l’ordre social et des personnes qui en bénéficient (ex. menace à l’hégémonie masculine). Dans la mesure où elle renie l’humanité des personnes altersexuelles, l’homophobie est intrinsèquement immorale. Elle est néanmoins transmise socialement, puis justifiée au nom de valeurs religieuses et conservatrices, et ce, depuis plusieurs générations.

L’hétérosexisme est aussi profondément enraciné dans la matrice morale de la bibliothèque humaine. Témoignant du statut qu’occupe l’hétérosexualité en tant que métavaleur, il met de l’avant la différenciation et la complémentarité des hommes et des femmes, normalise les liens conjugaux entre eux, leur reconnaît des privilèges, puis favorise les « incendies » à teneur homophobe.

Si l’homophobie et l’hétérosexisme perdurent, c’est qu’ils sont transmis par l’entremise de la socialisation, laquelle est influente dans la composition du contenu identitaire des personnes. Dans l’univers de la bibliothèque humaine, la socialisation se compare à un processus de rédaction collective des livres provenant d’une même collection ou de collections avoisinantes. Elle se rapproche également du processus de photocopie dans la mesure où elle facilite la reproduction de vers et de strophes culturellement et socialement prescrits.

Pour sa part, l’identité est comparable à un album de chansons populaires dont on s’inspire pour rédiger son récit. Qu’on le veuille ou non, les chansons populaires détiennent le monopole de l’environnement musical général, si bien que nous en retenons les paroles qu’elles nous plaisent ou non. Le processus de construction identitaire est semblable en ce sens que nous sommes tous susceptibles d’intérioriser les messages qui nous sont communiqués, d’autant plus lorsqu’ils nous sont répétés perpétuellement par les personnes que nous côtoyons quotidiennement et qu’ils sont continuellement véhiculés dans l’espace public (ex. médias). Cet « album de chansons » façonne la conception de soi des personnes et la manière dont elles conçoivent leur récit de vie, tout en délimitant les possibilités et limites de leur appartenance aux collectivités adjacentes ainsi que de ce qu’elles se croient capables d’être et d’accomplir (tant au présent qu’à l’avenir). Cela implique que nous contribuons tous à la construction des identités des personnes près de nous.

Le harcèlement en vertu du genre ou de l’orientation sexuelle est un moyen parmi d’autres de « photocopier » les messages dominants au sujet du sexe, du genre et de l’orientation sexuelle, de corrompre la « trame identitaire » des personnes qui en dévient en les stigmatisant et, par le fait même, de les « incendier ». Ainsi, l’étage que l’on réserve à l’École participe actuellement, soit passivement ou activement, à cautionner certaines incendies (problèmes sociaux), dont ceux relevant du harcèlement en vertu du genre ou de l’orientation sexuelle, lesquels affligent les livres dont la forme (sexe), la couverture (expression de genre) et des éléments du contenu (genre et orientation sexuelle) outrepassent les normes et attentes socioculturelles dominantes. S’il y a des « incendies » dans les écoles, c’est qu’il y en a au sein de nos communautés, de nos villes et villages et de notre société. En effet, lorsqu’on met le feu à un livre ou à un rayon de la bibliothèque, il se répand, si bien que tous les livres soient en péril, peu importe leur emplacement dans la bibliothèque. Dans cet ordre d’idées, si l’on tolère la violence à l’endroit d’une personne ou d’une collectivité en milieu scolaire, c’est l’humanité entière qui est compromise. Les élèves « calcinés », c’est-à-dire ceux qu’on assassine de notre mépris et qu’on pousse au suicide, sont perdus à tout jamais. Les élèves « brûlés », ceux que l’on stigmatise et qui y survivent, mais qui en souffrent à court, moyen ou long terme, risquent de porter longtemps les cicatrices des « flammes » qui en ont fait des victimes. Les élèves attenants, ceux qui sont de près ou de loin témoins de tels « incendies », peuvent être marqués par cette hostilité, au même titre qu’un livre à proximité de flammes est ensuite imprégné de l’odeur de la boucane. Pour leur part, les élèves qui harcèlent et le personnel scolaire ne sont pas non plus épargnés des ravages qu’occasionnent les « incendies » qu’ils causent ou tolèrent, car ils sont tout autant exposés aux « flammes » et à la « fumée » que les victimes, sans compter que s’ils perpétuent ou avalisent la violence, c’est qu’ils étaient peut-être eux-mêmes déjà « enflammés » avant de franchir le seuil de l’École. Enfin et en ce qui concerne ceux qui ne fréquentent pas d’établissement scolaire, ils sont aussi menacés par ces « feux » en ce sens que la souffrance des uns est celle des autres et que l’humanité entière dépend de la capacité de chacun à reconnaître, respecter et célébrer l’humanité de tous. Bien qu’il ne faille chasser personne de la bibliothèque humaine, il nous revient d’intervenir pour contrer les menaces que posent l’intolérance et la violence au bien commun, c’est-à-dire au respect inconditionnel de la dignité humaine. Autrement dit, puisque nous sommes tous vulnérables à ces « incendies », il s’ensuit que nous sommes tous responsables de les prévenir et les éteindre.

Toutefois et à l’École, le personnel scolaire, y inclus les enseignantes et les travailleuses sociales, semble être moralement endormi dans la mesure où il se désinvestit de cette responsabilité, soit pour des raisons personnelles (ex. valeurs) ou en raison de facteurs sociaux (ex. culture scolaire ou communautaire, attitudes des parents ou des administrateurs), ou l’exerce de façon maladroite, puis, ce faisant, facilite l’enracinement de préconceptions à caractère homophobe et hétérosexiste. Par conséquent et quelles que soient ses intentions, il ne parvient pas présentement à protéger les droits et libertés des élèves altersexuels ou perçus en tant que tels qu’il côtoie et participe implicitement ou explicitement au maintien des rapports d’oppression et injustices sociales dont ces élèves sont victimes à l’École et ailleurs. Voilà, semble-t-il, le prix à payer au sein de sociétés qui priorisent l’individualisme au détriment de la solidarité sociale.

Il est de notre ressort, comme personnes humaines et professionnelles, de collaborer afin de favoriser la composition de « chansons identitaires » positives et de récits de vie inspirants, puis de faciliter la « réécriture », la « réparation » et « l’entretien » des « livres » endommagés. Il nous incombe également de réorganiser la « bibliothèque » humaine de sorte que tous les élèves bénéficient de la reconnaissance et du soutien dont ils ont besoin pour bien s’intégrer à l’humanité tout en soutenant le bien commun que constitue le respect de tous. Pour ce faire, il suffit d’actualiser les idéaux que promeut la philosophie démocratique en choisissant tous ensemble de pratiquer un individualisme responsable et équilibré qui permette d’écrire et de raconter sa propre histoire dans l’accueil et le respect de celle d’autrui. Le jour où nous parviendrons à reconnaître l’humanité en chacun sera le jour où nous n’aurons plus « d’incendies » à vaincre. Peut-on espérer que ceci soit possible?




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