dimanche 24 mars 2013

Fif: l'origine du compliment

Par Christian Jacques, auteur-compositeur-interprète, qui a accepté d'élaborer sur le contexte entourant la création de sa chanson Fif.

En cinquième année, j’ai eu ma première blonde. En fait, j’étais devenu une sorte de vedette à l’école primaire parce que j’avais trouvé une très grosse tortue dans la rivière près de chez moi. Marie-Christine Pois, une fille qui avait beaucoup d’espace entre les yeux et le bas des joues, m’avait demandé de rejoindre son équipe de break dance. Elle montait une chorégraphie sur Play that funky music version Vanilla Ice. Oui, j’avais 9 ans. On était en 88.

Bien vite après le spectacle de fin d’année, elle m’a invité chez elle avec d’autres couples. Ses parents étaient partis et c’était un pyjama party d’avant-midi. Je vais vous expliquer. Dans une cave sombre, notre hôtesse avait disposé des sacs de couchage. Les sacs étaient placés dans différents coins de la cave et, d’où j’étais, je les voyais tous. Marie-Christine a fermé les lumières, puis elle est venue me rejoindre dans le sac.

C’est là que j’ai commencé à entendre des bruits. C’est le sac du sportif d’Antoine Pochon et de Marianne Fleurette (qui a fini par étudier en théâtre) qui s’est agité en premier. Ensuite, les sacs de l’hyperactif non médicamenté, Pat Trognon, et celui du gros qui aurait été rejet s’il n’avait pas été violent, Éric Goulet, se sont activés. Je ne savais pas trop ce qui se passait. Moi, je racontais des histoires de pêche à Marie-Christine Pois.

Et elle riait! Elle riait tellement que lorsqu’on est sorties de la cave, Pat pis Éric sont venus demander ce que je lui avais fait. «J’ai raconté des histoires de pêche», que j’ai dit encore tout content de mes prises. Les deux gars sont restés bouchés, puis la grosse brute m’a dit : «Criss que t’es fif, mon gars». Et là, ça avait l’air d’être une insulte, mais dans mon esprit, ça venait saluer un succès. Mes histoires de pêche avaient été suffisamment drôles pour me valoir l’étiquette de fif!

Faque, cet évènement fondateur là m’a rendu sensible aux autres contextes où on m’a traité de fif dans ma vie.

Au secondaire une fille me l’a dit parce que je ne voulais pas sortir avec une de ses amies. J’étais secrètement amoureux d’une autre fille et ça m’a valu le qualificatif composé de fif latent. Au cégep, un de mes comparses qui aimait la bière autant que moi avait décidé de s’approvisionner en alcool à la SAQ. On buvait tous du vin en vrac : «Belle gang de fifs» que nous disaient les gars du Séminaire Saint-François. Y’a aussi la première fois où j’ai mis les pieds dans une Cage aux Sports. Je me suis enflammé dans un discours de gauche pour faire contrepoids à un imbécile de droite qui s’empiffrait avec son popcorn salé à l’urine. J’étais un fif. Puis, restons serin, quand je suis entré à l’université, je me suis inscrit en littérature. Ce qui est énormément fif, ça, tout le monde le sait.

Pas besoin de penser longtemps pour comprendre que chaque fois où on m’a dit fif, le mot était relié à quelque chose de bien et d’important pour moi. J’aurais été insulté vraiment si on m’avait dit que j’étais plate, blasé en amour, libertarien, analphabète ou buveur d’alcool à friction. Mais on m’a dit fif! On m’a dit que j’étais drôle, que j’avais un idéal amoureux, que je privilégiais l’entraide à la compétition, que je lisais et que j’essayais de mieux boire. Vous allez me dire Christian, tu buvais du vin en vrac. Mais c’est l’intention qui compte.
 
 Alors ce soir, en leur absence, je voudrais dire merci à ceux qui m’ont lancé ces compliments tout au long de ma vie. J’ai un peu pitié de vous et de votre maîtrise de l’insulte, mais je suis disposé à vous enseigner la signification des mots pour que vous puissiez vous aussi sourire fièrement lorsqu’on soulignera l’une de vos qualités en vous traitant de fif.


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