lundi 26 mars 2012

Parce que se reconnaître, c'est bien meilleur

Quand on sort de l’adolescence, même à l’ère d’Internet, et qu’on entre à l’université, la vie change tellement vite qu’on perd un peu ses repères, on a bien des chances de se sentir seul pour un bon moment. C’était mon cas, j’avais bien choisi mon programme, le lieu, mais ni l’un ni l’autre n’ont été choisis pour mon avenir amoureux. À l’époque, je n’étais pas arrivé à Québec, je ne connaissais pas le GGUL et comme plusieurs, j’avais en moi les traces du traumatisme qu’on appelle la discrimination, la mise à l’écart, l’insulte, toutes ces formes d’intimidation insidieuses que construit la répétition de l’homophobie autour de soi. Le croirez-vous, ce n’est que l’an dernier en participant à la campagne « It Gets Better » avec d’autres membres de la communauté de Concordia où j’enseigne, ce n’est qu’à ce moment, dis-je, que j’ai pris conscience que la honte et l’intimidation avaient refoulé en moi le sentiment d’avoir été traumatisé, malmené; j’ai traîné ce lourd fantôme pendant des années. Avancer que « j’avais été discriminé » a été la phrase la plus difficile à dire en public de ma vie; 52 ans, docteur en communication et enseignant avec la gorge nouée par le constat, « c’est venu me chercher loin » comme on dit. Alors, si je me fie à ma propre expérience, je peux vous inviter à retenir au moins ceci des témoignages que vous aurez vus et entendus aujourd’hui, c’est que ceux qui parlent haut méritent votre respect pour avoir transgressé cette Omerta qu’impose l’intimidation homophobe. Et cette célébration soulignera au moins pour quelques-uns, la sortie des ténèbres homophobes, ils méritent aujourd’hui notre reconnaissance et notre fierté solidaire.

Oh! C’est certain, quelqu’un me dira « Moi, je n’en ai pas vécu d’homophobie, j’ai eu une adolescence et même une enfance parfaitement heureuses, maintenant « je suis gai », « je suis lesbienne », ou trans ou bi et pas de problème, l’homophobie jamais vue. Alors pourquoi je me mêlerais à ceux-là qui pleurent sur leur vie? » Si vous êtes de ceux-là et que dans votre vie la petite phrase qui vous noue la gorge ne vous rattrapera jamais, alors laissez-moi vous dire que je suis heureux de célébrer avec vous ce rare cas d’absence d’homophobie, ou de cécité et surdité précoces, c’est selon. Non, sans blague, il y a des gens qui passent à travers la vie sans être victimes d’homophobie, bienheureux sont-ils. Mais en faisant mes recherches avec le GRIS (de Montréal dans ce cas) et Janik Bastien Charlebois, avec le groupe SVR et Line Chamberland de la Chaire de lutte à l’homophobie de l’UQAM, avec mes collègues du consortium SARAVYC nouvellement subventionné de l’Université de Colombie-Britannique, et aussi comme professeur à l’Université Concordia, je peux vous dire que de l’homophobie directe ou insidieuse, il y en a à peu près partout, que ça touche les familles, les jeunes et les moins jeunes, et que, croyez-le ou non, le plus grand nombre de victimes de l’homophobie sont des hétérosexuels. Le vrai problème, c’est qu’hétéros ou homos, ils ne s’en foutent pas autant qu’ils le disent et que s’ils rient, c’est souvent un rire jaune qu’ils produisent pour montrer qu’ils restent en contrôle malgré la dérision. Rappelons-nous qu’aujourd’hui il faut trouver moyen de rire si on veut survivre en société. Souriez, maintenant!

Un vrai problème, et il est bien lourd celui-là, c’est que l’homophobie s’attache à rabattre tout ce qui n’est pas mainstream, selon l’expression de Frédéric Martel; elle s’attaque plus souvent et plus longtemps aux homosexuels qu’aux autres. Ici, je résume en disant « homosexuels », en fait ce sont des gars et des filles de tous les genres qui ne sont pas standards et qui composent la diversité sexuelle : les gais, lesbiennes, bisexuels, trans et aussi les hétéro-curieux. Notre société coupe la tête de ceux qui dépassent et rejette ceux qui ne font pas la taille minimale, au propre comme au figuré. Je n’ai jamais compris que ma différence puisse déranger tant de gens. Pourtant quand on sent un écho de soi dans la diversité sexuelle, on ressent bien une différence, et comme tout le monde, pour trouver sa place et son bonheur personnel, on a besoin d’exercer et d’explorer cette différence; ce n’est pas plus compliqué que ça, qui est-ce que ça brime?

« Ouan, mais il y en a d’autres qui font rire d’eux aussi », les recherches l’ont examiné, celle-ci j’en suis auteur avec Line Chamberland et son équipe. Prenons une enquête dans les cégeps et relevons les raisons qui motivent l’insulte, la discrimination, la mise à l’écart pour des raisons comme le sexe des personnes, leur apparence physique, leur religion, la couleur de leur peau, leur genre (lui trop efféminé ou elle trop masculine), leur origine ethnique ou régionale, leur handicap physique, bref tout ce qui peut attirer l’attention. Bien, avec l’apparence physique, c’est le genre et l’orientation sexuelle qui sont les premiers prétextes des insultes, des mises à l’écart et d’actes intimidants, je résume donc : l’homophobie est un problème majeur de la sphère intimidation, le sexisme apparaît banal maintenant dans cette échelle. Au GRIS-Montréal, on a trouvé que plus de la moitié des jeunes du secondaire avaient à composer au moins une fois dans l’année scolaire avec des insultes comme « tapette », « fif », « C’est ben gai ton affaire », etc. Quand je vous dis que c’est partout, ce n’est pas qu’un peu et ça laisse des traces.

Alors, pourquoi en parler dans les universités? Parce que, voyez-vous, il faut nommer les choses pour les voir; on ne voit bien que ce que l’on conçoit bien, l’homophobie, les orientations sexuelles et les questions de sexes et de sexualité incluses. Pensez-vous que je n’ai rien ici pour les hétéros? : disons que leur place dans l’espace public semble les satisfaire, ils peuvent dire à cœur de jour « mon chum, ma femme, ma blonde, mes enfants, mon couple » et personne ne leur mentionne qu’ils réaffirment perpétuellement leur hétérosexisme à travers ces mots. L’université se doit donc de faire une place aux questions de vulnérabilité autour de la sexualité, de dire, de nommer la chose qu’on ne saurait voir.

Et le GGUL est là pour le dire, pour faire de la prévention, pour donner un espoir, pour célébrer. Sa création suit de quelques mois le Stonewall québécois de 1977; depuis, le GGUL a fait du chemin et on est loin d’une garderie pour les gais comme on disait dans les années 1980 quand j’étais étudiant ici. « Ouan, mais le GGUL, qu’osse ça donne? » diront-ils avec déférence? Eh! bien!, après vous avoir dit tout ceci, je pense qu’on peut en donner des raisons :

Le GGUL, c’est pour se reconnaître; pour se connaître; pour savoir qu’on a le droit et l’espoir d’un avenir singulier comme au pluriel; pour retracer notre histoire; pour savoir que d’autres ont ouvert la voie; pour connaître les voix et développer la sienne; pour savoir qu’ils et elles ne sont pas tous des bombes sexuelles sur Internet ou enfermés dans le village à Montréal; pour que je ne me sente plus vulnérable aux propos homophobes et aux mises à l’écart; pour consulter si d’aventure quelqu’un n’a pas compris que de me traiter de tapette, c’est me lancer une insulte homophobe et que dans un espace normal, il n’y a pas de place pour les actes homophobes, aucun acte homophobe; pour que les plus jeunes sachent qu’ils ont une place où aller étudier et s’émanciper; pour que la trousse d’accueil des étudiants étrangers et des immigrants rappelle que cette société se doit de respecter la couleur de votre orientation sexuelle; pour qu’ils et elles sachent qu’il y a des havres pour la diversité, toutes les diversités; pour que mon expérience d’étudiant, d’étudiante, de membre de la communauté universitaire s’enrichisse de toute la diversité disponible; parce que ma société est plus riche par ma diversité, parce que c’est ma différence qui fait de moi un citoyen, parce que se reconnaître, c’est bien meilleur.

Cette semaine et cette campagne, c’est un message qui s’adresse à toi, parce qu’il faut tenir bon, patiente un peu encore, tu verras que ça va aller mieux, que ça change autour de toi, que tu vas te faire des amis qui te reconnaissent, une vie meilleure avec un avenir qui est bon et qu’on t’attend pour venir dire avec nous « Ma vie, ça prend du mieux avec le temps ».

Merci de votre attention, merci pour cette célébration.

Gilbert Émond, Ph. D.

Professeur agrégé,

Sciences humaines appliquées,

Université Concordia

gilbert.emond@concordia.ca 
http://ahsc.concordia.ca/the-ahsc-community/faculty-and-staff/full-time-faculty/emond.php

Quelques liens et références

Chaire de lutte à l’homophobie (lien facebook) : http://www.facebook.com/pages/Chaire-de-recherche-sur-lhomophobie-de-lUQAM/258816197490589?sk=wall

GRIS-Montréal : http://www.gris.ca GRIS-Québec : http://www.grisquebec.org

Saravyc, Stigma and Resilience Among Vulnerable Youth Consortium (avec l’Université de Colombie-Britannique) : http://www.saravyc.ubc.ca

Émond, Gilbert et Bastien Charlebois, Janik. 2008. L’homophobie, pas dans ma cour! Montréal : GRIS-Montréal. Disponible à http://www.gris.ca/rapport-de-recherche/

Émond, Gilbert. 2009. « Tous les garçons et les filles de mon âge… »? Attitudes, homophobie et tyrannie relative à l’homosexualité chez les adolescents des deux sexes dans les écoles. In Chamberland, Line, Blye Frank et Janice Ristock (dir.). Diversité sexuelle et constructions de genre / Sexual Diversities and the Construction of Gender. Québec : PUQ. pp. 19-50

Autres ressources

Agence de la santé et des services sociaux de la Capitale-Nationale, 2009. Rapport du comité consultatif sur la santé et le bien-être des lesbiennes, gais, bisexuels et transgenres (LGBT) de la région de la Capitale-Nationale – Des actions pour contrer l’homophobie, Rédaction : Anne Robinson, Québec.

Conseil permanent de la jeunesse, 2007. Sortons l’homophobie du placard… et de nos écoles secondaires, Recherche-avis.

Martin, Daniel et Alexandre Beaulieu, 2002. Besoins des jeunes homosexuelles et homosexuels et interventions en milieu scolaire pour contrer l’homophobie, Commission scolaire de Montréal, Services des ressources éducatives.

Chamberland, Line, Gilbert Émond et al. 2010. L'impact de l'homophobie et de la violence homophobe sur la persévérance et la réussite scolaires, (2007-PE-118474) Québec : FQRSC. 
Disponible à (par section) :
http://www.fqrsc.gouv.qc.ca/upload/editeur/LineChamberland-resume-118474.pdfhttp://www.fqrsc.gouv.qc.ca/upload/editeur/RF-LineChamberland.pdfhttp://www.fqrsc.gouv.qc.ca/upload/editeur/LineChamberland-Annexes.pdf

0 commentaires:

Publier un commentaire